Née en Grèce, élevée en France et vivant aujourd’hui en Égypte, où se croisent ses liens familiaux passés et présents, Esmeralda Kosmatopoulos développe une pratique nourrie par des circulations entre cultures et temporalités.
L’identité d’Esmeralda est tissée de multiples cultures, à l’image des tentures khayameya, un assemblage de pièces de tissu aux multiples formes et couleurs. Cette technique artisanale égyptienne ancestrale, traditionnellement pratiquée par des hommes, lui inspire ses propres patchworks textiles, dans lesquels elle construit des odyssées allégoriques qui nous invitent dans son intime et racontent la difficulté de l’ambivalence identitaire, mais aussi de la féminité. Elle s’y mue en créatures des mythologies grecque, ottomane, soufie et persane : chimère composite, génie polymorphe ou serpent ondoyant.
Dans la série Chimera, l’artiste brode les lignes épurées de chimères, créatures bicéphales qui partagent un seul corps féminin, aux attributs mamellaires dont la forme est malléable, ronde ou saillante. L’hybridation des corps, la souplesse des formes et la fluidité de la ligne évoquent une
transmission, un échange de la féminité, tant biologique que culturel, entre mère et fille. La féminité, elle aussi, devient matière fluide, composite, multiple.
Dans la série La djinn venue de l’Ouest, cette fluidité s’exprime par les serpents, les vagues, le sable qui s’écoule, les flammes tortueuses, des ornements ondulants, les cordons ombilicaux élastiques et la langue serpentine d’une chimère colossale nue, caricature de la mauvaise épouse qui manque à ses impératifs, de soumission à l’homme et de fécondité.
La fécondité est aussi le fil rouge qui tisse la série Ḥayāt al-Ḥayāt, une locution poétique pour exprimer l’essence de la vie, mais qui ruse avec le mot « ḥayyah » qui désigne le serpent, encore. Car, l’existence féminine, comme l’identité, n’est pas un chemin unique déjà tracé en ligne droite, mais une ondulation dans les méandres des possibles. Ici, la femme devient « serpente » et son ventre n’est plus le lieu de l’œuf, de la maternité, mais d’une autre fécondité, celle du vide précieux du choix, de la création plutôt que de la procréation.
Aurélien Simon